L'Europe sauvée du déclin démographique ?
Le constat est frappant chez nos voisins. Sans l'apport des travailleurs nés à l'étranger, la population active de l'Allemagne et de l'Espagne aurait sombré.
- L'Allemagne a vu l'emploi de ses natifs reculer (-2,7 points). C'est uniquement grâce aux travailleurs nés hors de l'Union européenne (+3,0 points) que le pays a évité une chute globale de l'emploi.
- L'Espagne a connu une explosion de l'emploi (+8,9 %), dont les trois quarts sont imputables aux personnes nées à l'étranger, notamment grâce à une forte immigration latino-américaine.
- L'Italie suit une tendance similaire : la hausse de l'emploi y est modérée, mais soutenue à plus de 50 % par les travailleurs immigrés.
L'exception française : une croissance portée par les natifs
La France se distingue nettement de ses voisins. C'est le seul pays du « Big 4 » de la zone euro où la hausse de l'
emploi (+5,3 % depuis 2019) est d'abord le fait des personnes nées en France (+3,8 points).
Cependant, l'immigration reste un complément indispensable : elle explique plus d'un quart des créations nettes d'emplois sur la période. Autre particularité française : cette dynamique est majoritairement féminine. Près de 60 % de la hausse de l'emploi immigré en France concerne des femmes, alors que la répartition est équilibrée en Allemagne et en Espagne, et très masculine en Italie.
Un visage inattendu : des immigrés de plus en plus qualifiés
Contrairement aux idées reçues, la contribution de l'immigration à l'emploi en France ne se limite pas aux postes peu qualifiés. La note de l'Insee révèle une "montée en gamme" spectaculaire :
- 75 % de la hausse de l'emploi immigré en France entre 2021 et 2024 concerne des diplômés de l'enseignement supérieur.
- Les métiers de cadres et professions supérieures représentent la moitié de cette progression.
Cette tendance contraste avec l'Espagne ou l'Allemagne, où la croissance de l'emploi étranger reste fortement orientée vers des postes peu qualifiés.
🔎 Focus : Les services à la personne, pilier de l'emploi immigré
Bien que la
note de l'Insee insiste sur la récente qualification des entrants, le secteur des services à la personne (SAP) reste structurellement dépendant de cette main-d'œuvre. Si l'on croise les données de la note avec la réalité du terrain, trois dynamiques clés émergent :
1. La féminisation de l'emploi immigré profite directement au secteur du "Care"
La note souligne que la hausse de l'emploi des personnes nées à l'étranger en France est portée par les femmes, dont le taux d'emploi rattrape progressivement celui des hommes. Cette tendance nourrit directement les « métiers du lien » (aides à domicile, assistantes maternelles, aides-soignantes), secteurs très majoritairement féminins. Cette féminisation accrue de la main-d'œuvre immigrée est un atout vital pour répondre au vieillissement de la population française, là où l'Italie, par exemple, a une immigration de travail plus masculine orientée vers la construction.
2. Un rôle "d'amortisseur" dans les métiers en tension
Même si les nouveaux flux sont plus diplômés, le stock de travailleurs immigrés continue de pourvoir des postes essentiels que la main-d'œuvre locale délaisse parfois. La note précise que l'immigration non-européenne permet « d'atténuer les pénuries de main-d'œuvre dans des secteurs à faible niveau de qualification ». Dans les services à la personne, les tensions de recrutement sont chroniques. La disponibilité de cette main-d'œuvre permet de maintenir une offre de service abordable pour les familles et les personnes âgées, libérant en retour du temps de travail pour les natifs (notamment les femmes cadres).
3. Le paradoxe de la qualification
Un point de vigilance apparaît en filigrane : la forte hausse des immigrés diplômés du supérieur ne signifie pas qu'ils occupent tous des postes de cadres. Dans les
services à la personne, on observe un phénomène de déclassement : des travailleurs qualifiés (infirmières ou enseignantes dans leur pays d'origine) acceptent des postes d'
aides à domicile ou d'
agents d'entretien faute d'équivalence de diplôme. Le secteur bénéficie ainsi d'une main-d'œuvre souvent sur-qualifiée par rapport aux tâches demandées.
Conclusion : L'immigration en France joue sur deux tableaux. D'un côté, une dynamique nouvelle de "talents" qui s'intègrent dans les emplois de cadres supérieurs. De l'autre, un socle historique et féminin qui porte à bout de bras le secteur des services à la personne, indispensable à la cohésion sociale nationale.