Selon Le Monde, le gouvernement envisage de transférer une partie des compétences des ARS vers les préfectures, dans l’idée de renforcer le pilotage territorial. Une orientation qui bouleverse profondément l’organisation actuelle, puisque les ARS sont aujourd’hui des autorités sanitaires autonomes, pilotant l’hôpital, la prévention, la santé publique, le médico-social et la gestion des crises.
Le projet vise officiellement à « mieux coordonner les acteurs » et à « simplifier la chaîne décisionnelle ». Mais beaucoup y voient un recul.
Dans une analyse sévère, Atlantico rappelle que les ARS, malgré leurs défauts, constituent un outil essentiel de cohérence du système de santé : « les affaiblir, c’est risquer de fragmenter encore davantage un système déjà sous tension. »
Nous l’avions également souligné dans un article consacré aux déserts médicaux: la fragmentation des politiques de santé pourrait aggraver les inégalités territoriales, un risque pointé par de nombreux experts à propos de la réforme des ARS.
Un front commun inédit : médecins, soignants, patients et sociétés savantes
L’opposition à la réforme est massive. Dans une lettre ouverte publiée par L’Humanité, des professionnels de ville, hospitaliers, patients et sociétés savantes alertent le Premier ministre :
« Une réforme non concertée fragilise l’accès aux soins, déjà profondément inégalitaire. Nous demandons un retrait immédiat. »
Ce front commun dénonce une réforme imposée, sans consultation préalable, qui risque de déstabiliser des équipes déjà épuisées. Leur inquiétude porte notamment sur la continuité des missions, la perte d’expertise des ARS et le rôle accru des préfectures.
La Fédération Addiction, avec 24 organisations, appelle également à renoncer à toute réforme « non concertée » et souligne l’urgence d’un dialogue réel avec les acteurs de terrain.
L’inquiétude de l’Ordre des médecins, un signal fort
L’Ordre des médecins, généralement mesuré dans ses prises de position, se montre cette fois particulièrement alarmé. Dans un entretien à Franceinfo, l’instance prévoit un risque majeur :
« Confier les rênes aux préfectures peut fragiliser l’égalité d’accès aux soins. »
L’Ordre craint que les décisions sanitaires deviennent trop dépendantes d’enjeux politiques locaux, au détriment de la cohérence nationale.
Interrogé par BFMTV, un membre du Conseil national explique : « Si chaque préfet décide différemment, on risque de créer 101 politiques de santé au lieu d’une politique nationale structurée. »
La colère monte aussi du côté des anciens ministres
Dans une tribune publiée par Le Monde, onze anciens ministres de la Santé, de toutes tendances politiques, tirent la sonnette d’alarme. Leur message est clair : la réforme va « à rebours de tout ce qu’il faudrait construire aujourd’hui ».
Selon eux, affaiblir les ARS serait une erreur stratégique alors que la France affronte une pénurie médicale sans précédent, des hôpitaux en crise et un secteur médico-social exsangue.
Ils insistent sur la nécessité de renforcer la coordination territoriale plutôt que de la politiser.
Les élus locaux partagés, entre attentes et inquiétudes
Le projet séduit sur un point : redonner du pouvoir aux préfets et aux élus locaux, souvent frustrés par les ARS jugées « trop lointaines ». Lors du Congrès des maires, rapporté par la Banque des Territoires, certains élus ont salué un « retour de l’État dans les territoires ».
Comme nous l’expliquions récemment dans notre analyse des maisons de santé à l’approche des municipales, l’accès aux soins est devenu un enjeu politique central, et la réforme des ARS risque d’accentuer encore la pression sur les territoires déjà fragilisés.
Mais d’autres mettent en garde : la santé n’est pas un domaine comme les autres. Le risque est de créer des inégalités territoriales encore plus fortes dans une France où les déserts médicaux se multiplient.
Que pensent les hôpitaux ? Une inquiétude profonde
D’après Hospimedia, le monde hospitalier redoute une « perte de continuité » et une « désorganisation du pilotage ». Les ARS, malgré leurs imperfections, restent un interlocuteur identifié et structurant.
Un directeur d’hôpital, interrogé par le média, résume la situation :
« Les ARS ne sont pas parfaites, mais elles sont indispensables. Si on les fragilise sans alternative solide, on va droit dans le mur. »
Cette crainte rejoint celle des soignants, déjà épuisés par des années de tension et de restructurations permanentes.
La réforme des ARS s’annonce comme l’une des plus sensibles du quinquennat. Elle touche à la gouvernance même du système de santé, dans un contexte où les professionnels réclament avant tout stabilité, ressources et cohérence.
Entre recentrage territorial et risque de fragmentation, le gouvernement marche sur une ligne de crête. Pour l’instant, la seule certitude est que le secteur de la santé, toutes composantes confondues, demande un véritable dialogue et une vision d’ensemble à la hauteur des défis.
Car au-delà des débats institutionnels, une question demeure : comment garantir à chaque citoyen un accès équitable à des soins de qualité, quel que soit son lieu de vie ?