Mardi 29 octobre 2019 Myriam El Khomri a remis à Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé un rapport en faveur de l'attractivité des métiers du grand âge.

Illustration de l'article Que propose le rapport El Khomri sur l'attractivité des métiers du grand âge ?

Des intervenants en mal de reconnaissance

En 2040, 14,6% des Français auront 75 ans ou plus, soit une hausse de 5,5 points en 25 ans. Une mission dirigée par Myriam El Khomry a conduit en moins de 3 mois plus de 150 auditions, auxquelles il faut ajouter les nombreuses visites de terrain dans les territoires, auprès des personnes âgées et handicapées et des professionnels.

Cette comisison sur l’attractivité des métiers de l’autonomie et du grand âge s’est penchée sur la question suivante : pourquoi ces métiers utiles socialement sont si peu valorisés ? Il existe en effet un écart entre la fierté des travaillant dans ce secteur et la perception de ces métiers.

Ces métiers très fortement féminisés voient des accompagnants exposés à une indifférence, voire un mépris pour les actions qu'ils mennent au quotidien. Ils ont le sentiment d’être invisibles dans le champ public, médiatique, le sentiment que la beauté et le sens de leur métier au quotidien, un métier fait d’engagement et de relation humaine, dont ils sont fiers, n’est pas reconnu à sa juste valeur.

Ils ont le sentiment aussi que leur parole n’est pas prise en compte, alors même qu’on leur confie ce que l’on a de plus précieux : le soin de nos parents, de nos proches, des êtres qui nous sont les plus chers. 

Un rapport de 136 pages a été remis le 29 octobre 2019.

Les principaux constats

Il y a de forts besoins en recrutement dans les métiers du grand âge :

  • Les personnes en perte d’autonomie (au sens des bénéficiaires de l’APA) passeront de 1,387 million en 2020 à 1,479 million en 2025.
  • Pour répondre au vieillissement démographique et améliorer les conditions de prise en charge de ces personnes, près de 93 000 postes supplémentaires devront être créés dans les 5 prochaines années (2020-2024).
  • Pour pourvoir les postes vacants, 260 000 professionnels devront être formés sur la même période
  • Les métiers du grand âge sont des métiers d’avenir, porteurs de sens, pour lesquels des perspectives d’évolution doivent être renforcées dans les EHPAD et créées pour le domicile.

Les métiers du grand âge sont peu attractif et doivent être revalorisés :

  • Les professions d’aide-soignant et accompagnant éducatif et social qui sont les deux grands métiers du grand âge sont des métiers dont l’attractivité est aujourd’hui très dégradée.
  • La baisse de 25% en six ans des candidatures aux concours d’accès à ces deux métiers est très révélatrice à cet égard.
  • Ces métiers peuvent être mal rémunérés, en particulier au domicile, avec un démarrage au SMIC, voire en-dessous, des progressions salariales et de façon générale des perspectives d’évolution qui sont très faibles. En conséquence, un taux de pauvreté élevé parmi ces métiers, par exemple 17,5% de ménages pauvres parmi les intervenants à domicile contre 6,5% en moyenne pour l’ensemble des salariés.
  • De plus, les conditions d’exercice de ces métiers sont très difficiles notamment par manque d’effectif. Les postures, les rythmes de travail sont marqués par une forte pénibilité et se traduisent par un nombre d’accidents du travail et de maladies professionnelles (« sinistralité ») trois fois supérieur à la moyenne nationale.
  • Ces métiers sont mal connus et peu considérés, en particulier parmi les jeunes générations. Du reste, cette dévalorisation est le reflet du regard contemporain porté sur nos aînés et, de manière générale, sur les plus fragiles dans notre société.

Il y a des efforts indéniables des autorités publiques pour restaurer l’attractivité de ces métiers mais leurs effets sont insuffisants :

  • Les pouvoirs publics (Etat, conseils départementaux et régionaux) ont déployé d’indéniables efforts pour tenter de restaurer l’attractivité des métiers du grand âge, en agissant sur deux composantes majeurs que sont les formations et la qualité de vie au travail, grâce à la mise en place de réformes, à la mobilisation de financements et à un soutien résolu aux démarches d’innovations technologiques et organisationnelles.
  • Ces efforts ont eu des effets limités, en raison de leur caractère dispersé et de l’incomplétude de certaines mesures. Ainsi la réforme générale de l’apprentissage, destinée à libérer l’offre, n’a-t-elle eu qu’un effet limité sur les formations d’aides-soignants et d’accompagnants éducatifs spécialisés qui sont par ailleurs soumises à des formes de quotas (limitations de capacité imposées dans les agréments et autorisations des structures de formation).
  • Les organisations professionnelles des métiers du grand âge restent extrêmement cloisonnées et foisonnantes (conventions collectives, opérateurs de compétences). Dans le secteur privé, les métiers du grand âge relèvent par exemple toujours de 7 conventions collectives à l’heure actuelle.

Le présent plan de mobilisation nationale vise donc à répondre au manque actuel d’attractivité de ces métiers et aux forts besoins de recrutements à venir. 

Principales mesures proposées par le rapport El Khomry

Le rapport El Khomry propose plusieurs mesures : 

Axe 1 : Assurer de meilleures conditions d’emploi et de rémunération

  • Ouvrir 18 500 postes supplémentaires par an d’ici à fin 2024. Des ouvertures de postes seront nécessaires dans les toutes prochaines années pour répondre aux besoins de prise en charge du grand âge, dans un contexte de vieillissement démographique d’une part et de nécessaire augmentation du taux d’encadrement et du renforcement des temps collectifs d’autre part.
  • Remettre à niveau au plus tard au 1er janvier 2021 les rémunérations inférieures au SMIC dans les grilles des conventions collectives à domicile. Aujourd’hui, les rémunérations des métiers du grand âge sont inférieures au SMIC dans certaines conventions collectives, ce qui a pour conséquence que les professionnels restent payés au SMIC pendant une dizaine d’années. Il convient donc de remettre ces rémunérations à niveau sans délai.
  • Négocier une offre nationale compétitive pour équiper les accompagnants à domicile de véhicules propres. Les accompagnants à domicile supportent, notamment en zone rurale, des frais importants pour la mobilité d’un domicile à l’autre. Or, ces frais sont souvent insuffisamment indemnisés.

Axe 2 : Donner une priorité forte à la réduction de la sinistralité et à l’amélioration de la qualité de vie au travail

  • Porter dans le cadre de la branche AT-MP de l’assurance-maladie un programme national de lutte contre la sinistralité, ciblé sur ces métiers. Le taux d’accidents du travail et de maladies professionnelles (AT-MP) est aujourd’hui tellement élevé dans le secteur du grand âge qu’un programme national spécifique apparait de plus en plus nécessaire.
  • Imposer 4h de temps collectifs par mois d’équipe à domicile et en EHPAD. Les temps collectifs entre professionnels (groupes de parole, échanges de bonnes pratiques, etc.) sont indispensables pour garantir la qualité de la prise en charge des personnes âgées et pour donner du sens au travail des professionnels.

Axe 3 : Moderniser les formations et changer l’image des métiers

  • Supprimer le concours d’aide-soignant pour la formation initiale et l’apprentissage et assurer l’inscription dans les centres de formation via Parcours sup pour la formation initiale. Face à la pénurie récente de candidats, il convient de revoir en profondeur et d’ouvrir plus largement les conditions d’accès à ces formations.
  • Garantir systématiquement la gratuité de la formation, hors frais d’inscription, quelle que soit la situation du candidat. Aujourd’hui, 5% environ des personnes en formation doivent payer leur formation, en sus des frais d’inscription, ce qui constitue une inégalité à laquelle il convient de mettre fin.
  • Réduire drastiquement l’éventail des diplômes reconnus dans le champ de l’accompagnement des personnes en perte d’autonomie. Il existe aujourd’hui une soixantaine de diplômes conduisant aux métiers d’accompagnant des personnes fragiles. Ce foisonnement nuit gravement à la visibilité et à l’attractivité des métiers du grand âge.
  • Porter à 10 % la part des diplômes d’aide-soignant et d’accompagnant éducatif et social obtenus par la voie de l’alternance. Très peu développé pour ces diplômes, l’apprentissage est une voie efficace pour former rapidement et efficacement des professionnels à fort potentiel d’insertion dans le marché de l’emploi. Pour 100.000 personnes formées par an cela représentait 10.000 alternants (contre 600 par aujourd’hui).
  • Porter à 25% la part des diplômes délivrés chaque année dans le cadre de la VAE en privilégiant la VAE collective. Les processus de validation des acquis de l’expérience (VAE) permettent d’augmenter rapidement le nombre de professionnels et donc de répondre aux besoins de recrutement des structures. Pour 100.000 personnes formées par an, cela représentait 25000 personnes.
  • Permettre à tous les professionnels exerçant auprès des personnes en perte d’autonomie d’accéder à une formation spécifique en gérontologie. Une formation d’assistant de soins en gérontologie (ASG, 140 heures) existe depuis le premier plan cancer, mais aussi un passeport gériatrique inscrit à l’inventaire depuis 2017 ; il s’agit d’en ouvrir l’accès à tous les professionnels qui assistent quotidiennement les personnes en perte d’autonomie.
  • Lancer une campagne nationale de communication pour changer le regard de la société sur les personnes âgées et les métiers du grand âge. Une grande campagne de communication sur les métiers du grand âge, aujourd’hui méconnus et dévalorisés, permettrait de changer le regard porté sur eux et donc de susciter des vocations.

Axe 4 : Innover pour transformer les organisations

  • Soutenir et évaluer les démarches innovantes dans le champ de l’organisation du travail. Ces démarches innovantes concernent par exemple, le modèle des équipes autonomes inspiré de la méthode Burtzoorg, le label Humanitude fondé sur une nouvelle approche de la relation des professionnels avec les personnes en perte d’autonomie, ou le label Cap Handéo adossé à une démarche de certification qualité.
  • Reconnaître l’intérêt de la pratique avancée en gérontologie et soutenir son développement. La pratique avancée permet à des infirmières d’exercer des missions et des compétences poussées, jusque-là dévolues aux médecins ; la création d’une pratique avancée en gérontologie permettrait de reconnaitre davantage l’expertise des infirmières et de mieux couvrir les besoins de prise en charge des personnes âgées.

Axe 5 : Garantir la mobilisation et la coordination des acteurs et des financements au niveau national et dans les territoires 

  • Créer une plateforme départementale des métiers du grand âge chargée de mettre en œuvre un guichet unique de sécurisation des recrutements. Ces plateformes départementales auraient pour mission d’organiser la mobilisation et la coordination, au niveau local, autour des formations aux métiers du grand âge, afin de susciter des vocations et de permettre aux candidats de réussir leur parcours de formation et leur insertion professionnelle.
  • Assurer la mobilisation des financements nationaux nécessaires à la mise en place des actions. Le financement de ce plan relève de différents acteurs ; leur coordination sera assurée par le comité national des métiers du grand âge à mettre en place.

 

Un nouveau métier : « care manager »

La mesure 51 du rapport propose d'innover dans la coordination territoriale des acteurs par la promotion d’un nouveau métier, celui de "Care MAnager". La coordination est un enjeu majeur en particulier dans le secteur du domicile et les cloisonnements et l’émiettement des services de soins et d’aide à domicile sur les territoires entraînent pour les usagers un manque de lisibilité des aides et des offres de services adaptés à leurs situations et à leurs besoins, une complexité des démarches pour y accéder et des ruptures des prises en charge préjudiciables à leur qualité de vie.

Le care manager est un rôle essentiel, pour les seniors et leurs aidants. Ce service existe depuis longtemps dans les pays de l’Europe du Nord et au Québec. Plus récemment, d’autres pays d’Europe (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Italie) et le Japon se sont également dotés de ce type de service.

Le « Care Manager » est un métier à mieux définir et valoriser. Ces missions peuvent varier d’une action à l’autre sans qu’il ne soit proposé une définition formelle. Il peut s’agir de simples missions liées à la coordination des services prévus dans le cadre d’actions de renforcement du maintien à domicile même si elle est centrée sur les usagers. À l’opposé, des actions plus spécifiques, par exemple un service de coaching téléphonique motivationnel en direction de patients chroniques et de seniors autonomes signalés avec une fragilité repérée, un service « sentinelle » spécifique dédié à des personnes en perte d’autonomie et à des patients chroniques ou en convalescence à domicile bénéficiant d’un plan d’aide ou de soins, ou encore un « accompagnant » dont les missions sont de type social (repérage de personnes isolées, appels et visites de convivialité, etc.).

Le care manager est un métier d’avenir à consolider et à valoriser. Appuyé sur des outils numériques et une organisation en autonomie, c’est un métier attractif sur le marché des services d’aide à la personne, notamment auprès des jeunes de niveau bac+ 2 ou bac+ 3. Le métier de care manager favorise l’évolution de carrière pour les professionnels médicaux, paramédicaux, médicosociaux et sociaux (VAE, formation continue). 

Retrouvez l'intégralité du rapport ici.

Commentaires
8 nov. 2019

Réaction d'UNA :
Après le diagnostic, le secteur attend des actes et des financements immédiats. Il y a urgence et il ne pourra y avoir d’attractivité des métiers sans revalorisation des rémunérations

UNA salue la qualité et les conclusions du rapport remis, ce jour, par Mme El Khomri à Mme Buzyn. Le gouvernement dispose désormais de deux très bons rapports, celui de Dominique Libault et celui de Myriam El Khomri, qui entérinent l’alerte des acteurs du secteur sur les conditions de rémunération et de travail des aides à domicile. Plus que jamais les attentes sont fortes : pas pour demain mais dès la LFSS 2020. A bout de souffle, l’aide à domicile ne peut pas attendre un an de plus.

La priorité des priorités : la revalorisation des salaires des aides à domicile

Le rapport de Myriam El Khomri l’exprime très bien. Sans cette étape fondamentale, ces métiers resteront inattractifs ; et toutes autres mesures d’attractivité resteraient inefficaces.

« Qui accepterait de gagner aussi peu pour des conditions de travail aussi difficiles ? », interroge Guillaume Quercy, Président de UNA. Pour rappel : il faut 13 ans d’ancienneté pour qu’une aide à domicile soit rémunérée au-dessus du SMIC. Ce sont également les métiers qui souffrent de la plus grande sinistralité, tous secteurs d’activité confondus, avec deux fois plus d’accidents du travail que dans le BTP1.

Une priorité évaluée à 600 M € pour la Branche de l’aide à domicile

L’Union syndical de Branche évalue cette revalorisation des rémunérations à 600 M €, dans le cadre d’une refonte totale des grilles salariales à moyen terme.

A très court terme, pour répondre à l’urgence de la situation, UNA suggère, dès la LFSS 2020, une première étape de financement de 220 M €, dédiés à la remise à niveau des salaires au niveau du SMIC.

Il est important d’expliquer que les grilles de rémunérations des aides à domicile sont encadrées et soumises à l’agrément du ministère de tutelle. La perte de pouvoir d’achat de 13 % en 10 ans des aides à domicile s’explique par les maigres enveloppes accordées, chaque année, au secteur. A titre d’exemple, lors de la dernière conférence salariale, le 14 février 2019, le gouvernement a annoncé un taux d’évolution de la masse salariale de 1 % applicable pour la convention collective de la Branche. Après déduction des effets de report et du taux de glissement vieillesse technicité (GVT), la marge laissée à la négociation salariale était de 0,17 % ! Une marge de manœuvre inexistante empêchant les partenaires sociaux d’envisager des négociations sociales à la hauteur des besoins de la Branche.

Ce matin, Mme Buzyn s’est engagée à être attentive à une revalorisation des plus bas salaires dès la prochaine conférence salariale, début 2020. En guise de repère :

- Une revalorisation salariale de 220 M € correspond à une évolution de + 5,5 %.

- Une refonte des grilles, avec revalorisation salariale de 600 M €, correspond à une évolution de 13-15 %.

« Ce n’est pas un financement supplémentaire, c’est un investissement », Myriam El Khomri (29/10/19)

226 000, c’est le nombre de salariés de l’aide et des soins à domicile (secteur non lucratif) aujourd’hui.

Un investissement créateur d’emplois, par définition, non délocalisables

D’ores et déjà, les besoins en recrutements immédiats sont estimés à 20 000 personnes, et à plus de 42 000 emplois dans les 5 ans à venir (Rapport de Branche aide à domicile 2017).

Il y a urgence car le secteur est à bout de souffle

Un sondage3 réalisé par Opinion Way pour UNA révélait que 10 % des demandes d’accompagnement n’avaient pu être honorées en 2018, en raison du manque de personnel. En effet, 19 % des postes à pourvoir sont restés vacants cette même année.

Pour Guillaume Quercy, président de UNA, le gouvernement doit prendre ses responsabilités. « Ce qui est en jeu c’est la manière dont notre société va s’occuper des plus fragiles, qu’ils soient âgés ou en situation de handicap. Sans mesure financière d’ampleur aujourd’hui, demain, il n’y aura plus de services d’aide à domicile de proximité, donc plus de solutions pour les personnes fragiles et leurs aidants ».

Aller plus vite, plus loin avant et dans le cadre de la loi Grand âge et autonomie

UNA se tiendra bien entendu à la disposition des pouvoirs publics dans le cadre de la Conférence sur les métiers annoncée par la ministre des Solidarités et de la Santé, ce matin.


Pour aller plus loin, UNA appelle de ses vœux la nomination d’un Secrétaire d’Etat, ou d’un Haut-Commissaire, pour mener à bien ces discussions, tenir les engagements du gouvernement, et mettre en œuvre une réforme ambitieuse et financée.

Enfin, UNA se félicite de la volonté de décloisonner l’aide et le soin, notamment à travers un OPCO commun, véritable levier pour de futurs parcours professionnels.