Loys Bonod a 36 ans et il est professeur de lettres classiques dans un lycée parisien. Il sait à quel point le web peut se montrer tentateur auprès des élèves en mal d'inspiration pour rendre une copie. Il le sait parce qu'il en a fait l'expérience dès sa première année d'enseignement. 

Première dissertation demandée aux jeunes gens avec un délai de presque un mois pour retour des copies. Les élèves rendent leurs dissertations et là, interrogation. Le professeur Bonod découvre des expressions à la syntaxe alambiquée dupliquées sur plusieurs copies... Etonnant. 

Mais où les élèves ont-ils trouvé l'inspiration ?

Il ne lui faut pas longtemps pour retrouver l'original, la dissertation qui a « inspiré » ses élèves. Où la trouve-t-il ? Sur internet bien sûr. Une petite recherche via Google et le professeur a débusqué un corrigé pour un sujet voisin de celui proposé à ses élèves, vendu au tarif d'1,95 euro... Arg ! Qu'en est-il du fondement de sa mission : éduquer ? Instruire ? Ouvrir les consciences ? Développer l'esprit critique etc. 

Ni une, ni deux, il faut démontrer aux étudiants que tricher n'apprend rien et surtout que le web, considéré par d'aucun comme une formidable mine d'informations toutes plus exactes les unes que les autres, peut aussi déceler moult âneries sans fin répétées. 

Car n'est pas rédacteur d'articles encyclopédiques, contributeur au dictionnaire ou journaliste qui veut. C'est tout de même un peu, beaucoup, l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours. Je le tiens de la cousine par alliance du beau frère de la baby-sitter de ma tante Agathe. C'est dire ! 

Bien malin qui croyait etc.

Trêve d'ironie. Pour piéger ses élèves et leur faire comprendre que le web n'est pas plus intelligent qu'eux et qu'on y trouve le pire (et le meilleur), le professeur Bonod tisse sa propre toile. Il devient contributeur sur Wikipedia où, après quelques apports utiles, adoubé par le site, il glisse une information très personnelle dans une notice biographique consacrée à un poète quasi inconnu et très peu prolixe. 

Il se fait ensuite fait passer tour à tour pour un étudiant, en postant des questions relatives à un poème dudit auteur sur des forums et pour l'érudit, qui répond à ces questions, avec délectation. Les réponses, tournées pour être cultivées et absconses, n'en sont pas moins parfaitement ineptes. 

Enfin, il rédige un commentaire du niveau de ses élèves de première, avec quelques fautes d'orthographe (pour l'authenticité), en prenant garde que sa copie soit crédible. Sur des sites qui proposent des corrigés de commentaires et des dissertations moyennant finances, il s'inscrit comme auteur avec le pseudo pourtant explicite (mais plus c'est gros...) de Ciarlatano. Il envoie son commentaire (niveau première avec fautes), validé et publié sans scrupule, pour être ensuite proposé à la vente. Enfin, en bon internaute qu'il est, il veille au bon référencement de son commentaire sur Google, le tout, avant la rentrée scolaire de septembre. 

Quand les dés sont pipés...

Vous devinez la suite. A la rentrée, les 65 élèves de première de Monsieur Bonod ont bien sûr écopé d'un commentaire composé, exercice de réflexion personnelle ne nécessitant aucune recherche, ayant pour sujet un poème d'un auteur peu connu etc. 

A la lecture des copies, grâce aux marqueurs laissés de-ci delà sur internet, le professeur constate facilement que ses élèves ont plus ou moins recopié ce qu'ils avaient trouvé sur le web. Ils sont tout de même 51 sur 65 dans ce cas. Les informations « pompées » par les jeunes ne sont ni vérifiées, ni recoupées et les travaux rendus ne montrent guère de réflexion sur la pertinence des éléments d'analyse glanés. Pire, des passages entiers sont tout simplement recopiés. 

Morale de l'histoire 

Le professeur Bonod a rendu les copies corrigées, mais non notées. Ses élèves ont compris, à leurs dépens, qu'un professeur pouvait maitriser les nouvelles technologies aussi bien, voire mieux qu'eux. Loys Bonod leur a ensuite démontré que le contenu publié sur le web n'était pas nécessairement fiable. Enfin et surtout, il leur a prouvé que le manque de confiance qu'ils ont en eux, qui les pousse à s'approprier ce qu'ils trouvent ailleurs, les conduit immanquablement à ne plus penser et donc exister par eux-mêmes (merci Descartes). 

Le professeur de lettres s'est taillé une belle réputation dans son lycée. Sa conclusion personnelle à cette affaire est que « les élèves du lycée n'ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettre. » Il évoque même une servitude des jeunes vis-à-vis d'Internet qui « va l'encontre de l'autonomie de pensée et de la culture personnelle que l'école est supposée leur donner. » Et de conclure « qu'on ne profite vraiment du numérique que quand on a formé son esprit sans lui. » CQFD. 

En rédigeant ces lignes, le doute me gagne toutefois : serais-je moi-même victime d'une imposture en relatant ces faits ? Loys Bonod existe-t-il vraiment ? Mais s'il est sur Facebook, y-a-t-il un être de chair et de sang derrière son profil ? Wikipedia peut-être ? Arg...

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